Suis-je le mieux placé pour savoir qui je suis?

De Cours de Philosophie

Suis-je le mieux placé pour savoir qui je suis?

1/ Introduction

Chacun de nous est en quête d’identité. La question : « Qui suis-je » renvoie à une tentative pour cerner d’une part ce qui fait ma singularité et d’autre part fonde le sentiment de ma permanence dans le temps. Qu’est-ce qui fait de moi le même à travers les changements, distinct cependant de tous les autres ? Est- il possible de parler en termes de « savoir », c’est à dire de connaissance objective ? Il s’agit d’aller au delà d’une interrogation sur ma nature ou mon essence pour saisir ce qui m’est propre. Ma conscience est-elle suffisante, n’est elle pas limitée par l’oubli, traversée de lacunes ? Le relais de l’autre m’est-il indispensable ou bien autrui me renvoie-t-il de moi une image illusoire ?


2/ Le sujet est-il capable de saisir son identité?

Qu’est-ce que le moi ? écrit Pascal . Une simple introspection ne me livre que des qualités changeantes là où j’aimerais trouver une permanence, un moi stable. Avant Pascal, Montaigne jouait dans les Essais de cette fugacité : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage » « Les autres forment l’homme, je le récite » D’un côté, je crois me connaître parce que je saisis immédiatement mes états intérieurs, de l’autre, je ne parviens pas à trouver de stabilité. La mauvaise foi me guette également. Je suis fort capable de me mentir à moi même pour produire de moi une image supportable. C’est le soupçon que nous portons sur les œuvres autobiographiques, comme les Confessions, par exemple.

Pourtant, le fait d’être un sujet conscient de soi peut paraître essentiel. Comme le montre Locke dans « Les Essais sur l’entendement humain » «  La conscience fait la même personne » (II 27-§16). La personne a le privilège de la conscience. Nous rapportons nos actes et nos expériences à un même moi. La conscience est retour sur soi, réflexivité. La conscience nous permet d’unifier notre vécu et la mémoire est le fondement du sentiment de permanence dans le temps. « Tout ce qui a la conscience d’actions présentes et passée est la même personne à laquelle elles appartiennent ensemble. »

La conscience semble donc me donner un savoir immédiat et privilégié de « Qui je suis » (sans même se référer à la permanence d’une âme substantielle) Cette conscience ne se heurte-t-elle pas à des limites ?

La mémoire a des bornes. Certaines périodes de ma vie peuvent m’échapper (sommeil, ivresse) même si l’on n’évoque pas la pathologie de la mémoire, et les premières expériences enfantines sont souvent effacées.

Ma conscience souffre également de lacunes. Puis-je affirmer connaître le sens réel de chacun de mes actes ou de chacune de mes représentations mentales. ? Freud, dans la « Métapsychologie » introduit l’hypothèse d’une méconnaissance de soi. L’hystérique vit consciemment ses symptômes (hydrophobie ou paralysie pour Anna O. dans la première des Cinq leçons sur la psychanalyse. mais sa conscience n’en pénètre pas le sens réel. « L’hystérique souffre de réminiscence » écrit Freud . Certains éléments de son passé continuent à pénétrer son présent. . Il ne peut prétendre savoir « qui » il est, puisque sa personnalité est scindée, fragmentaire. Freud avance en effet l’hypothèse d’un inconscient psychique pour rendre compte du symptôme hystérique ou de l’image du rêve. Une partie du sujet échappe à sa maîtrise volontaire. Dans ces conditions, si je n’ai avec moi même qu’une fausse proximité,


3/ Le recours à autrui n'est-il pas utile pour m'aider à reconstruire mon identité?

Les lacunes de la mémoire peuvent trouver un palliatif dans le témoignage des autres. Leibniz, dans les « Nouveaux Essais sur l’Entendement humain » (Livre II Chapitre 29) écrit que «  Le témoignage des autres pourrait remplir le vide de ma réminiscence » On peut me réapprendre à lire et à écrire, mais aussi me faire «  hériter de moi-même » en soulignant peut être qu’on court toujours le risque d’être trompé par autrui. La justice des hommes s’appuie sur une telle reconstruction et considère les faits rapportés par des témoins pour imputer à leurs auteurs des actes commis inconsciemment. (ivresse) On peut se demander si cette reconstruction utile à la société est vraiment convaincante pour la personne et l’assure bien de son identité. Elle peut être mise ainsi en face d’une part d’elle même qui l’horrifie et qu’elle n’intègre pas.

Il est plus complexe encore, si l’on admet l’hypothèse de l’inconscient psychique au sens freudien de récupérer ce que la conscience a refoulé, écarté de son champ. Autrui intervient, en la personne du psychanalyste et par le biais du phénomène de transfert pour aider un sujet à retrouver l’unité de sa personnalité. Est-il aisé d’admettre que je puisse ainsi avoir à me connaître par l’intermédiaire d’autrui ?

Sartre dans l’Etre et le Néant adresse à la psychanalyse cette objection. Il refuse d’admettre que j’aie à me connaître par l’intermédiaire d’autrui. Cette impulsion qui me fait commettre un vol à l’étalage, j’en connais parfaitement le sens, affirme –t-il: le prix du volume que je convoite ou sa rareté. Ma conscience pose elle même le sens de mes actes. Pourquoi la psychanalyse viendrait-elle y voir un processus d’autopunition lié au complexe d’Œdipe et me guider vers une connaissance de soi par le biais d’une science qui m’est étrangère ?

De plus, la relation à autrui ne risque-t-elle pas toujours d’être conflictuelle ?

Autrui me confère une identité d’après le rôle social que je remplis sous ses yeux. Je suis l’élève ou le juge, ou la mère de famille. Si par le passé, j’ai fait de la prison, je suis «  le délinquant » et je ne me retrouve pas nécessairement sous ces étiquettes. Sartre désigne surtout l’autre comme celui qui confisque une dimension essentielle de ma personnalité : ma liberté. Mais cette liberté n’est-elle pas justement celle de se faire « autre » de s’inventer un futur, tout en restant le même et d’aller au delà des rôles dans lesquels la mémoire d’autrui se plait à me figer ?

4/ Conclusion.

Savoir qui je suis, n’est ce pas une des démarches les plus difficiles, et qui ne semble par recevoir immédiatement de réponse satisfaisante ? Lorsque Socrate invite au «  Connais-toi toi même », il invite plutôt à connaître l’homme en général et ce qui fait son excellence. Descartes, par le chemin du doute méthodique nous donne une connaissance de notre essence qui elle aussi à valeur universelle. Il semble plus incertain de cerner la singularité de notre moi.

NB Ce corrigé a été fait en utilisant ce qui a été vu en cours. Il est bien évident qu’il n’y a pas de doctrine du sujet. Chacun conduit sa démarche en fonction de ses propres prises de positions, mais il faut essayer d’ordonner une argumentation. Lorsqu’ un auteur est évoqué, l’analyse doit avoir une certaine substance.