Qu'est ce que les Lumières ?
"Qu'est-ce que les Lumières ? La sortie de l'homme de la minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside, non dans un défaut de l'entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s'en servir sans la direction d'autrui. Sapere Aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement, telle est la devise des Lumières.
La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, (….) restent cependant volontiers, leur vie durant dans un état de tutelle et qu'il soit si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d’être sous tutelle ! Si j'ai un livre, qui me tienne lieu d'entendement, un directeur, qui me tienne lieu de conscience, un médecin, qui décide pour moi de mon régime alimentaire etc., je n'ai pas alors moi-même à fournir d’efforts. Je n'ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux.
Que la grande majorité des hommes (..) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c'est une chose pénible, c'est que s’y emploient les tuteurs qui dans leur extrême bienveillance se chargent de les surveiller. . Après avoir rendu bien sot leur bétail, et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n'aient pas la permission d'oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace, si elles essaient de s'aventurer seules au-dehors.
Or ce danger n'est vraiment pas si grand ; car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher. "
Kant - Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ? 1784
Exercice d' explication de texte - Rédaction possible d' une introduction et d' étude ordonnée.
Est-il aisé de penser par soi même ? Kant caractérise le renouveau de son époque, le 18 siècle comme une conquête de l'autonomie intellectuelle. Il invite chacun à penser librement : il suffit d'en prendre la décision. Le problème n'est-il pas cependant plus complexe, La liberté de penser ne suppose- t- elle pas le renversement des autorités en place ? La servitude n'est pas toujours volontaire et se libérer est peut-être difficile et risqué.
Kant nous encourage à nous débarrasser des tuteurs qui pensent à notre place, mais pense-t-on jamais seul ? Quelles sont les conditions d'une liberté de penser authentique, ne suppose-t-elle pas une relation à la penser d'autrui, un dialogue ?
L'époque des Lumières est pour Kant l'époque où l'on commence à « se servir de son propre entendement » C'est donc la revendication de l'autonomie qui se dessine. Kant donne de la minorité une définition qui n'est pas juridique : le mineur, c'est celui qui n'est pas autonome, qui se laisse guider par autrui. Chacun de nous est responsable de sa minorité nous dit Kant. c'est une question de volonté — ou plutôt de défaillance de la volonté. En effet, tous les hommes possèdent le même « entendement », ou la même raison. On reconnaît là l'universalisme des Lumières , l'idée d'une raison donnée en partage à tous. Ce qui distingue les hommes, ce ne sont donc pas des aptitudes intellectuelles, il ne faut pas parler de « défaut de l'entendement » mais plutôt de la force ou de la faiblesse de la volonté. Les uns osent penser par eux-mêmes, les autres non. Kant invite donc à une conversion du vouloir. Être autonome, penser par soi-même est aisé, il suffit d'en décider, de rompre avec « la paresse et la lâcheté »
Kant décrit une servitude volontaire. Il nous rappelle que souvent, nous aimons être sous tutelle. Nous recherchons des guides ou des maîtres à penser. Des exemples historiques confortent cette analyse. Kant cite le « livre » qui tient lieu d'entendement, et l'on peut penser aux textes sacrés des religions révélées (la Bible), mais aussi aux livres de certains leaders politiques qui veulent se substituer à toute réflexion raisonnée: « Mon Combat » d'Hitler ou "Le petit livre Rouge" du président Mao. « Le directeur de conscience » renvoie au guide spirituel, confesseur de la religion catholique par exemple où à tout autre chef religieux que l'on peut décider de suivre sans réflexion. Kant étend la critique jusqu'au médecin. Il résume en soulignant que très souvent on juge important de s'occuper de ses affaires, au sens économique du terme, de s'enrichir, au lieu de s'investir dans ce qui serait vraiment utile, réfléchir par soi même. On reconnait une critique que faisait déjà Rousseau. Si pour celui-ci la richesse corrompt les citoyens, c'est parce qu'elle les invite à se détourner de la participation active et personnelle à la vie politique.
La paresse des hommes les conduit à demeurer esclaves, ils trouvent "pénible" de penser par eux mêmes, mais Kant souligne une seconde cause. Il rappelle que la servitude est une relation à deux. Certains préfèrent se laisser conduire, mais d'autres aiment jouer le rôle de tuteur et ne veulent pas se laisser déposséder de leur pouvoir. Les tuteurs réagissent et ne veulent pas laisser se renverser le rapport de force. Ils ont intérêt à présenter la liberté comme dangereuse. On peut ainsi compléter l'analyse du début du texte. Il s'agissait de transformation morale, mais on comprend aussi qu'il faut dans une société renverser un rapport de force établi en faveur des tuteurs. S'agira-t-il d'un mouvement révolutionnaire, d'une réforme? La liberté de penser ne requiert-elle pas des conditions politiques? La pensée est toujours pluraliste, la liberté de penser divise nécessairement une société, il y a débats et non unanimité. Les tuteurs ont toujours joué sur la peur du désordre et ils présentent la libre réflexion comme dangereuse dans une société. Il est facile aussi de dire qu'un homme qui n'a jamais été libre sera incapable, dans un premier temps, de bien user de sa liberté. Les colonisateurs ont souvent dit « tel peuple n'est pas mûr pour la liberté » justifiant ainsi la pérennité de la colonisation. Kant tranche en affirmant qu'on n'apprend pas à être libre sous tutelle et que même si les premiers pas sont difficiles, les hommes sont capables d'autonomie.
